Représentation médiévale des paysans

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La viticulture
Noé, l’ « inventeur » de la vigne – et de l’ivresse, bêche le pied de sa plante avant de s’enivrer.
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Les bibles
Tout d’abord, de nombreux épisodes bibliques en relation avec la vie des champs ou l’élevage sont sans cesse repris, aussi bien dans l’art monumental que dans les miniatures. Adam n’a-t-il pas été condamné à cultiver la terre après le péché originel ? Les vies de Noé, d’Abraham, de Lot ou de David, par exemple, font allusion à diverses activités rurales, tout comme nombre de paraboles du Nouveau Testament.

Comment Moïse gardait les brebis et vit le buisson ardent
L’image du berger occupe une place importante dans la Bible. Ainsi, dès l’origine, les hommes se sont consacrés les uns à la vie pastorale – la conséquence en fut le nomadisme –, les autres à la vie agricole. Abel, second fils d’Adam et Ève, fut le premier berger. Les patriarches Abraham, Lot, Isaac, Jacob furent de grands pasteurs. Un berger pouvait devenir prophète comme Amos, ou roi, comme David. Moïse, bien qu’élevé à la cour des Égyptiens,« faisait paître le petit bétail de Jéthro, son beau-père... II mena le troupeau par-delà le désert et arriva à la montagne de Dieu, à l’Horeb. L’ange de Yahvé lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson » (Exode, III ; 1-2). C’est cette scène que le miniaturiste a figurée. Les constructions symboliques du Moyen Âge, château fort et moulin, occupent le paysage avec le buisson ardent. Le surnaturel surprend à peine. Moïse, vêtu comme un personnage biblique, tenant sa houlette, une panetière à la ceinture comme un simple berger, accompagné de son chien, voisine avec un autre pâtre, tout à fait temporel, qui joue de la musette.
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Les calendriers
Le thème iconographique du calendrier permet aussi la représentation de différents travaux qui incombent aux paysans au cours de l’année agricole. Connus dès l’Athènes hellénistique où les mois sont représentés par des fêtes religieuses, les cycles des mois gagnèrent l’Empire romain et y bénéficièrent d’une faveur certaine. Or, à l’époque carolingienne, le thème du calendrier est repris et, dans plusieurs manuscrits enluminés au 9e siècle, des personnages isolés effectuent des tâches agraires ou présentent des outils. Aux 12e et 13e siècles, les mois figurent des paysans en pleine action et s’intègrent à la décoration des églises, tandis que quelques calendriers ornent, dès le 12e siècle, plusieurs livres liturgiques. Si, aux 14e et 15e siècles, les travaux des mois ne s’inscrivent plus que sur quelques bâtiments profanes, ils ornent de très nombreux livres de prières. En s’emparant d’un thème païen déjà fixé par l’Antiquité gréco-romaine, l’Église et les théologiens ont conféré à ces images un sens nouveau : l’homme, à la suite d’Adam et Ève, subit le travail comme un châtiment et un moyen de se racheter.

Mois de juillet : les moissons
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Les moissons
En marge du Baptême du Christ, les paysans s’affairent à la moisson. Les femmes, un panier à la main, apportent leur casse-croûte aux moissonneurs.
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Les traités d’agronomie
Par ailleurs, durant tout le Moyen Âge, des ouvrages scientifiques sont maintes fois copiés et souvent enluminés. Ainsi, les traités des agronomes antiques tels Caton, Varron, Pline l’Ancien ou Palladius, abondamment repris, sont illustrés de miniatures ayant trait au monde rural. À partir du 13e siècle, les textes sur l’agronomie se multiplient, mais ce n’est qu’au début du 14e siècle qu’ils sont décorés. On recense par exemple vingt-six copies enluminées de l’Opus ruralium commodorum rédigé vers 1305 par le juriste bolonais Pierre de Crescens. Ce traité se situe à mi-chemin entre les compilations à partir de la tradition latine et l’observation originale. Il décrit en douze chapitres la conduite d’un domaine modèle et les divers secteurs de l’agriculture. De nombreuses traductions de ce texte sont réalisées durant le Moyen Âge et le roi Charles V fait établir, en 1373, une version française connue sous le nom de Rustican ou Le livre des profits champêtres.

L’élevage
Au livre IX, Pier de Crescenzi étudie pour chaque animal élevé à la ferme, la morphologie idéale, la manière de le nourrir, l’accouplement et les soins à porter aux petits, enfin les maladies les plus fréquentes. Ici, les animaux s’ébattent dans la cour du domaine ; en arrière plan un troupeau de moutons broute dans la prairie. Sont représentés une dizaine de moutons, des bovidés reconnaissables à leurs cornes et des porcs. Un chien blanc monte la garde aux côtés duberger ; il est protégé des loups par un collier garni de redoutables pointes de fer.
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Les livres de chasse
Au 14e siècle, le Livre de chasse de Gaston Phébus et le Livre du roi Modus et de la reine Ratio, ouvrage moralisé composé par Henri de Ferrière, ne manquent pas de figurer la vie paysanne, avec villages, fermes et granges, champs et meules de foin, charrettes et chemins, clos de vigne… Les paysans y jouent soit un rôle technique (traque des lapins et protection des cultures), soit un rôle symbolique (ils sont les acteurs des psychomachies, c’est-à-dire le combat des vices et des vertus).

La chasse au lièvre
Technique de chasse jugée spécifiquement paysanne par Gaston Phébus, la chasse aux panneaux de cordage tressé tendus à l’orée du bois, vers lesquels on traque les animaux par battue en les effrayant à l’aide d’une longue corde à laquelle ont été attachées des clochettes. Ainsi les paysans ne pénètrent-ils pas dans la forêt, espace de chasse réservé au seigneur, et se contentent-ils de débarrasser les cultures des animaux prédateurs.
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Les herbiers et livres de médecine
Dès le IXe siècle, sous l’influence de la civilisation arabe, des herbiers sont diffusés en Occident ; à partir du 12e, certains d’entre eux s’intéressent à la récolte des plantes ou aux soins que leur culture exige. De même, quelques écrits sur l’hygiène figurent avec précision les différents produits recommandés à qui se soucie de sa santé. Ainsi, les exemplaires des 14e et 15e siècles du Tacuinum sanitatis, composé au 11e par un médecin de Bagdad, Albucasis, décrivent en deux cent quatre-vingts articles les animaux et les végétaux qui concourent à une alimentation saine.
Également, des textes sur la médecine, comme le Circa instans du Salernitain Platearius, écrit au 12e siècle, constituent en fait un dictionnaire de la pharmacopée contemporaine qui indique les différentes espèces cultivées au Moyen Âge. Enfin, à partir du 13e siècle, les encyclopédies abondent, ainsi que leurs traductions et les copies enluminées. Par exemple le De natura rerum de Thomas de Cantimpré, le De proprietatibus rerum de Barthélemy l’Anglais ou plus tard le Das Buch der Natur de Conrad de Megenberg fournissent un état des connaissances de l’époque, notamment sur les espèces animales et végétales.

La récolte du froment
Le Tacuinum sanitatis dérive d'un ouvrage arabe, le Taqwim ab-suha, composé au 11e siècle par un médecin de Bagdad, Ibn Botlàn dit Albucasis. Ce traité d'hygiène décrit en deux cent quatre-vingts articles les végétaux et les animaux nécessaires à l'alimentation de l'homme, mais aussi les phénomènes météorologiques ou les actes susceptibles d'influer sur sa santé. Au milieu du 13e siècle, une traduction latine, rédigée à la cour du roi Manfred de Sicile, assura la diffusion de ce traité en Occident. Les plus anciennes copies, en général abondamment illustrées, sont originaires d'Italie du Nord. Une note datant du 15e siècle, en tête de ce volume, indique que le manuscrit appartint à l'épouse de I'archiduc Léopold d'Autriche, Verde Visconti. Ce manuscrit comporte deux cent cinq enluminures, chacune se rapportant à une rubrique. Les différentes céréales, tels le froment, le seigle, I'orge, le millet, le riz, l'avoine, le panic ou le sorgho, sont illustrées par un champ ou par les tâches qu'elles nécessitent. Ainsi, à côté du froment moissonné à la faucille, le seigle est battu par deux paysans maniant I'un un fléau, I'autre une simple perche.
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Les ouvrages juridiques
Plusieurs œuvres juridiques contiennent, dans leurs enluminures, des références à la vie rurale. Par exemple certains terriers ou rentiers, comme le Vieil Rentier d’Audenarde, peignent le paysan dans ses tâches quotidiennes. Enfin, à partir du 13e mais surtout aux 14e et 15e siècles, les ouvrages profanes commencent à foisonner ; si leur sujet n’est pas directement l’agriculture, les références à cette activité sont multiples. Par exemple dans L’Épître d’Othéa de Christine de Pisan, Bacchus préside aux vendanges, tandis que Cérès laboure un champ dans le Livre des cleres et nobles femmes de Boccace. De leur côté, les recueils de proverbes qui, dès le 12e siècle, connaissent une grande faveur, mettent en scène le "vilain" dans sa vie laborieuse et domestique.