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Anthologie

Les Rougon-Macquart dans le texte

Dès 1868, Zola s'engage dans le vaste projet des Rougon-Macquart qui prend modèle sur l'expérimentation scientifique pour étudier le poids de l'hérédité et du milieu social sur plusieurs générations d'une même famille. Découvrez la définition de l'entreprise naturaliste donnée par Zola lui-même dans plusieurs de ses « Préfaces ».

« Préface » à La Fortune des Rougon

Émile Zola, La Fortune des Rougon, préface de 1871.
Dans sa « Préface » à La Fortune des Rougon, Zola définiti son entreprise naturaliste. Influencé par La Comédie humaine de Balzac, il s'agira d'étudier le poids des tares héréditaires au sein d'une famille, Les Rougon-Macquart ainsi que l'influence du milieu social dans la société du Second Empire. 

Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d'êtres, se comporte dans une société, en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus qui paraissent, au premier coup d'œil, profondément dissemblables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux autres. L'hérédité a ses lois, comme la pesanteur.

Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d'un homme à un autre homme. Et quand je tiendrai tous les fils, quand j'aurai entre les mains tout un groupe social, je ferai voir ce groupe à l'œuvre, comme acteur d'une époque historique, je le créerai agissant dans la complexité de ses efforts, j'analyserai à la fois la somme de volonté de chacun de ses membres et la poussée générale de l'ensemble.

Les Rougon-Macquart, le groupe, la famille que je me propose d'étudier, a pour caractéristique le débordement des appétits, le large soulèvement de notre âge, qui se rue aux jouissances. Physiologiquement, ils sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d'une première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de vertus et de vices. Historiquement, ils partent du peuple, ils s'irradient dans toute la société contemporaine, ils montent à toutes les situations, par cette impulsion essentiellement moderne que reçoivent les basses classes en marche à travers le corps social, et ils racontent ainsi le Second Empire, à l’aide de leurs drames individuels, du guet-apens du coup d'État à la trahison de Sedan.

Depuis trois années, je rassemblais les documents de ce grand ouvrage, et le présent volume était même écrit, lorsque la chute des Bonaparte, dont j'avais besoin comme artiste, et que toujours je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire de mon œuvre. Celle-ci est, dès aujourd'hui, complète ; elle s'agite dans un cercle fini ; elle devient le tableau d'un règne mort, d'une étrange époque de folie et de honte.

Émile Zola, La Fortune des Rougon : Paris, Charpentier, 1879.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Littérature
  • Naturalisme
  • Roman
  • Émile Zola
  • Les Rougon-Macquart
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« Préface » à Une page d'amour

Émile Zola, Une page d’amour, préface de 1878.
 
Dans sa « Préface » à Une page d'amour, Zola décide de joindre l'arbre généalogique des Rougon-Macquart et s'en explique auprès des lecteurs. Il s'agit de répondre à ses détracteurs qui l'accusent de « courir après l'actualité et le scandale » et de prouver que sa vaste fresque est un projet littéraire ambitieux, documenté et ébauché de longue date. Zola approfondit ici sa définition du naturalisme qui prend modèle sur la démarche scientifique et cite ici ses sources telles que L'hérédité naturelle du docteur Lucas.

Je me décide à joindre à ce volume l'arbre généalogique des Rougon Macquart. Deux raisons me déterminent.

La première est que beaucoup de personnes m'ont demandé cet arbre. Il doit, en effet, aider les lecteurs à se retrouver, parmi les membres assez nombreux de la famille dont je me suis fait l'historien.

La seconde raison est plus compliquée. Je regrette de n'avoir pas publié l'arbre dans le premier volume de la série, pour montrer tout de suite l'ensemble de mon plan. Si je tardais encore, on finirait par m'accuser de l'avoir fabriqué après coup. Il est grand temps d'établir qu'il a été dressé tel qu'il est en 1868, avant que j'eusse écrit une seule ligne ; et cela ressort clairement de la lecture du premier épisode, La Fortune des Rougon, où je ne pouvais poser les origines de la famille, sans arrêter avant tout la filiation et les âges. La difficulté était d'autant plus grande, que je mettais face à face quatre générations, et que mes personnages s'agitaient dans une période de dix-huit années seulement.

La publication de ce document sera ma réponse à ceux qui m'ont accusé de courir après l'actualité et le scandale. Depuis 1868, je remplis le cadre que je me suis imposé, l'arbre généalogique en marque pour moi les grandes lignes, sans me permettre d'aller ni à droite ni à gauche. Je dois le suivre strictement, il est en même temps ma force et mon régulateur. Les conclusions sont toutes prêtes. Voilà ce que j'ai voulu et voilà ce que j'accomplis.

Il me reste à déclarer que les circonstances seules m'ont fait publier l'arbre avec Une page d'amour, cette œuvre intime et de demi-teinte. Il devait seulement être joint au dernier volume. Huit ont paru, douze sont encore sur le chantier; c'est pourquoi la patience m'a manqué. Plus tard, je le reporterai en tête de ce dernier volume, où il fera corps avec l'action. Dans ma pensée, il est le résultat des observations de Pascal Rougon, un médecin, membre de la famille, qui conduira le roman final, conclusion scientifique de tout l'ouvrage. Le docteur Pascal l'éclairera alors de ses analyses de savant, le complétera par des renseignements précis que j'ai dû enlever, pour ne pas déflorer les épisodes futurs. Le rôle naturel et social de chaque membre sera définitivement réglé, et les commentaires enlèveront aux mots techniques ce qu'ils ont de barbare. D'ailleurs, les lecteurs peuvent déjà faire une bonne partie de ce travail. Sans indiquer ici tous les livres de physiologie que j'ai consultés, je citerai seulement l'ouvrage du docteur Lucas : L'Hérédité naturelle, où les curieux pourront aller chercher des explications sur le système physiologique qui m'a servi à établir l'arbre généalogique des Rougon-Macquart.

Aujourd'hui, j'ai simplement le désir de prouver que les romans publiés par moi depuis bientôt neuf ans, dépendent d'un vaste ensemble, dont le plan a été arrêté d'un coup et à l'avance, et que l'on doit par conséquent, tout en jugeant chaque roman à part, tenir compte de la place harmonique qu'il occupe dans cet ensemble. On se prononcera dès lors sur mon œuvre plus justement et plus largement.

Émile Zola, Une page d’amour : Paris, Charpentier, 1879.

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