Le langage chiffré

© Bibliothèque nationale de France
Poème XXVIII des Louanges de la Sainte Croix
Ce poème constitue le vingt-huitième et dernier poème du recueil des Louanges de la Sainte Croix. Pour son auteur, le moine Raban Maur, 28 est un nombre parfait qui représente la somme des sept premiers chiffres. Il signifie l’ordre de Dieu dans sa création.
L’ensemble de la page constitue approximativement un carré, elle est quadrillée en carreaux réguliers contenant chacun une lettre. Au centre de la page se dresse la Croix au pied de laquelle l’auteur lui-même élève son offrande. À l’intérieur de chacune de ces deux images est inscrit un texte rédigé dans une autre écriture.
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Le mot « chiffre » vient du latin médiéval cifra qui signifie zéro, lui-même provenant de l’arabe sifr, « vide ». Il a très tôt pris le double sens de « caractère qui représente les nombres » et de « caractère numérique de convention employé dans les écritures secrètes ». Il existe encore dans les armées un Service du chiffre, bureau où l’on chiffre et déchiffre les dépêches secrètes. Un chiffre, c’est encore un monogramme, initiales entrelacées que l’on brode sur le linge ou dont on marque l’argenterie.
Mysticisme du chiffre
Que le monde ou la nature soit un grand livre qu’il s’agit de déchiffrer est une idée que l’on trouve dans les mystiques juive et chrétienne, elles-mêmes héritières de la mystique des nombres transmise par Pythagore. Tous les nombres mentionnés par la Bible étaient supposés avoir une signification occulte. Puisque Dieu a « tout disposé avec mesure, nombre et poids », l’écrivain doit se guider sur les nombres pour structurer son œuvre : nombre des vers, des strophes, des chapitres ou des livres peuvent être déterminés par un symbolisme numérique.
Ainsi, le livre de saint Augustin contre les Manichéens comporte 33 livres, parce que le Christ a vécu 33 ans ; Dante organise La Divine Comédie en 100 chants correspondant à 1 + 33 (Enfer) + 33 (Purgatoire) + 33 (Paradis) ; de même, Villon mentionne le nom du Christ dans les strophes 3 et 33 de son Grand Testament.
Enfin, en 1794, Bodoni fait, dans la préface de son édition de la Jérusalem délivrée du Tasse, un éloge du nombre 3 illustré par 3 penseurs, Platon, Archimède et Newton, par 3 peintres, Raphaël, le Corrège et Titien et par 3 poètes, Homère, Virgile et le Tasse.
Cette mystique des nombres a donné naissance à la théorie des correspondances universelles, dont le sonnet Correspondances de Baudelaire est une des plus fameuses manifestations. Bien avant lui, Wenzel Jamnitzer (1508-1586 ou 1588), graveur et orfèvre nurembergeois, a donné à voir ces correspondances dans des gravures géométriques hallucinées.
Cryptogrammes, abréviations et acrostiches

Coran
L’écriture repose sur un code faisant l’objet d’une convention partagée. Mais il arrive que celui-ci demeure à dessein secret. C’est ainsi que les 42 volumes manuscrits des mémoires d’Henry Legrand, impeccablement copiés dans une écriture entièrement cryptée, ont gardé durant plusieurs décennies tout l’éclat de leur mystère. Il aura fallu l’intuition de Pierre Louÿs, en 1907, pour déchiffrer, à travers les graphies inspirées des caractères chinois, indiens et cunéiformes, la chronique amoureuse du second Empire.
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Plus simplement, on appelle langage chiffré toute écriture codée que l’on peut déchiffrer si on en possède la clé ; tout autre code d’écriture que celui utilisé dans une communauté linguistique donnée est donc chiffré.
Jusqu’au 11e siècle, les manuscrits sont remplis d’abréviations, de signes et d’images dont la fonction est à la fois d’ « abrévier » et de crypter, et qu’on appelle « notes tironniennes », du nom d’un esclave de Cicéron qui les aurait inventées pour écrire à la vitesse de la parole de l’orateur à l’occasion d’un discours prononcé par Caton. L’instabilité graphique de ces notes présentes dans les manuscrits a empêché de les déchiffrer ; systèmes d’écritures secrètes réservés aux scribes, un très grand nombre sont encore aujourd’hui incompréhensibles.
De même que les copistes parsemaient leur travail de notes cryptées, leur signature apparaissait dans le colophon, souvent ornée d’une devinette, d’une anagramme ou d’un cryptogramme qui en rendaient le déchiffrement difficile, signe de l’enjeu – mais lequel ? – représenté par le manuscrit. Ce sont les noms propres qui, pour des raisons de censure, ont le plus souvent été chiffrés par des moyens divers. Il existait des dictionnaires qui permettaient aux curieux de traduire tous ces noms déguisés ; le Bulletin du bibliophile de Nodier en cite deux : le Dictionnaire des monogrammes, chiffres, lettres initiales, logogryphes, rébus, etc., sous lesquels les plus célèbres peintres, graveurs et dessinateurs ont dessiné leurs noms, traduit de l’allemand, de Christ, professeur à Leipzig, Paris, 1762, et celui de Baillet : Auteurs déguisés sous des noms étrangers, empruntés, supposés, feints à plaisir, abrégés, chiffrés, renversés, retournés ou changés d’une langue en une autre. Pour Nodier, le langage chiffré est une partie de l’étude de la langue qui mérite de figurer, au même titre que ses aspects les plus classiques, dans un traité de linguistique.

Traité d’arithmétique
Sainte Trinité, sauve ton serviteur Étienne: écrite en monocondyles décorés à l’encre rouge, cette invocation d’un scribe de la fin du 14e siècle figure au bas d’un traité d’arithmétique et d’astronomie.
Le contraste saisissant entre le texte profane et l’appel final à la Trinité est souligné par les vastes monocondyles : à la sécheresse des chiffres et des spéculations mathématiques rendue, sur le plan graphique, par une sobre minuscule de petit module succède le tracé passionné et débordant toute limite de l’invocation.
Ici, le monocondyle vaut rupture, la référence sacrée ne pouvant se couler dans le même style d’écriture qu’un traité purement scientifique. L’antagonisme toutefois n’est pas irréversible : une continuité existe bel et bien entre le texte et l’invocation. Le scribe, en effet, est bien le même, et comme pour souligner ce fait, il a colorié ses monocondyles à l’encre rouge qui lui a déjà servi dans le texte.
Entre écriture savante et monocondyles l’opposition n’est pas absolue ; bien au contraire, ces derniers viennent couronner le texte, le sacré étant l’aboutissement de toute réflexion, fût-elle profane.
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L’acrostiche, comme manière de chiffrer le langage, existe depuis l’Égypte ancienne et l’on en trouve des exemples dans la Bible : les strophes des quatre premiers chapitres du Livre des lamentations, attribué à Jérémie, commencent par une consonne suivant l’ordre alphabétique hébreu, alors que le dernier chapitre est composé de 22 hémistiches, d’après le nombre des lettres de l’alphabet. L’acrostiche est une manière de cryptogramme ou de stéganographie, et sert à cacher sous un voile plus ou moins transparent la dédicace ou la signature d’une œuvre. La Ballade à s’amye de Villon est bien connue.
Langages codés dans la littérature
Aujourd’hui encore, le langage chiffré est utilisé comme ressort romanesque et philosophique.
Restif de la Bretonne l’utilise en manière de voile, plus ou moins transparent, pour cacher/montrer et provoquer le lecteur à déchiffrer, donc à prêter de l’attention à des mots trop brutaux pour être imprimés tout crus.
Les chiffres et les nombres modifient l’aspect typographique habituel des pages, ainsi de cet alexandrin de Victor Hugo, que le poète écrit des deux façons :
Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept...
Demain, 25 juin 1657.

La Vie mode d’emploi de Georges Perec
Groupe littéraire le plus ancien du champ contemporain français, l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) travaille depuis 1960 à une refondation de la littérature à l’aide de contraintes d’écriture souvent inspirées des structures mathématiques et ludiques. L’Oulipo a été créé par François Le Lionnais et Raymond Queneau en 1960 et ne compte pas plus d’une vingtaine de membres.
Le groupe, toujours actif grâce à de régulières cooptations, continue à créer de nouveaux outils littéraires lors de réunions mensuelles et fait profiter le public de ses créations lors des « jeudis de l’Oulipo » mensuels à la Bibliothèque nationale de France. La bibliothèque de l’Arsenal conserve les archives privées de plusieurs Oulipiens — Georges Perec, Jacques Bens, Noël Arnaud, François Caradec, Jacques Jouet (d’autres dons ou dépôts sont en projet) — et les archives collectives de l’Oulipo (comptes rendus de réunion, convocations…). La première période de ces archives a fait l’objet d’une numérisation.
© Éditions Zulma
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Georges Perec ne pouvait que jouer avec les chiffres dans La Vie mode d’emploi,
« Smautf [...] fut saisi par la frénésie des factorielles :
1 ! = 1 ; 2 ! = 2 ; 3 ! = 6 ; 4 ! = 24 ; 5 ! = 120 ; 6 ! = 720 ;
7 ! = 5 040 ; 8 ! = 40 320 ; 9 ! = 362 880 ; 10 ! = 3 628 800 ;
11 ! = 39 916 800 ; 12 ! = 479 001 600
[...] 22 ! = 1 124 000 727 777 607 680 000, soit plus d’un milliard de fois sept cent soixante-dix-sept milliards !
Smautf en est aujourd’hui à 76 ! mais il ne trouve plus de papier au format suffisant et, en trouverait-il, il n’y aurait pas de table assez grande pour l’étaler. »
Provenance
Cet article provient du site L’aventure des écritures (2002).
Lien permanent
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