L'An 2440

Bibliothèque nationale de France
Aéronat au long cours
Le 4 juin 1783, les frères Montgolfier effectuent leur premier vol à Annonay, le 19 septembre, ils lancent une montgolfière devant le roi et la cour : l’invention fascine. La conquête des airs commence, de nouveaux modèles — aérostat, aéronat — sont fabriqués mais leur utilisation est encore restreinte aux expérimentations ou à usage militaire. Les ballons dirigeables inspirent des romans d’anticipation, comme L’an 2440 de Louis-Sébastien Mercier ou, presque un siècle plus tard, Cinq semaine en ballon de Jules Vernes. Ils sont abondamment repris dans l’imagerie populaire, comme dans cette vignette de Villemard qui fait partie d’une série de douze illustrant un an 2000 rêvé. Elles étaient très probablement destinées à accompagner des produits alimentaires.
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Michel Delon évoque L'An 2440.
Un songe prophétique

Louis-Sébastien Mercier (1740-1814)
Acteur pittoresque de la vie littéraire, polygraphe qui aimait à se présenter comme « le plus grand livrier de France », Louis‑Sébastien Mercier (1740-1814) a, en effet, publié plus de cent ouvrages. Si son théâtre a eu un certain succès à l’époque, on le retient aujourd’hui pour son passionnant Tableau de Paris (1781) – un reportage plein d’esprit sur la vie quotidienne dans la capitale – et l’étonnant L’An 2440, rêve s’il en fut jamais (1770), souvent considéré comme le premier roman d’anticipation. Un temps compagnon de la féministe Olympe de Gouges, rival puis ami de Restif de La Bretonne, homme des Lumières mais aussi d’humeurs et de paradoxes, Mercier appartint à la loge des Neuf Sœurs.
On ne sait pas bien où il fut initié, mais on le découvre sur les tableaux des Neuf Sœurs (notamment sur ceux qui nous sont parvenus pour la période 1778-1783). La franc-maçonnerie apparaît dans deux articles du Tableau de Paris : « Noviciat des Jésuites » – qui relate l’installation du Grand Orient de France dans cet ancien couvent – et, bien sûr, « Francs-maçons ».
Ici Mercier a décidé de sermonner ses – illustres – frères, puisqu’il les interpelle avec la formule « Soyons maçons et point académiciens ». Il professe un rousseauisme spiritualiste qui contraste avec l’anticléricalisme farouche qui anime, par exemple, sa note sur le Grand Orient et les Jésuites : « L’instinct divin est donc la source de tout ce qu’il y a d’éminent en l’homme ; et nous voilà dès lors tous égaux, du moins par le sentiment ; et jusqu’à quelle hauteur le sentiment n’élève-t-il pas la pensée […], égaux et militant par les mêmes forces pour le bonheur commun, l’homme, en passant sur cette Terre, doit le tribut de ses pensées à tous les hommes, comme moyen de félicité générale. Car le plus beau présent que l’homme puisse faire à l’homme, c’est la pensée. Pourquoi, parce qu’une pensée, dans l’ordre de l’infini est toujours la clef d’une autre pensée ; et les pensées, quoiqu’infinies en nombre, se tiennent toutes entre elles. Laisser échapper une pensée c’est perdre un trésor. Tyranniser la pensée est un attentat contre le genre humain. »
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Je suis donc le véritable prophète de la révolution
Après avoir entendu toute une soirée un vieil anglais vilipender la France et la société contemporaine, le narrateur s’endort pour se réveiller en l’an 2440 dans un Paris complètement transformé. Pendant vingt-quatre heures, il va de surprise en surprise : la ville est lumineuse, propre, les gens souriants, la nature présente dans la cité ( « les toits, tous d’une égale hauteur, forment ensemble comme un vaste jardin »), les bâtiments grands et clairs, la Bastille remplacée par un Temple de la Clémence. « Tout était changé » : le roi ne fait qu’appliquer les lois votées par le Sénat, l’injustice a disparu car le mérite a remplacé les privilèges, les clergés n’ont plus qu’un rôle cérémoniel, le colonialisme et l’esclavage ont été abolis, l’enseignement des langues européennes a remplacé celui du latin et du grec, l’éducation des sciences est encouragée. Mais la littérature et les arts sont devenus utilitaires, avec pour objectif de montrer le chemin de la vertu et condamner le passé « dont chaque page est un tableau de crimes et de folies ». Voulant voir Versailles, le narrateur découvre un paysage de ruines, hantées par le fantôme de Louis XIV, avant d’être piqué par une couleuvre et se réveiller.
Un hymne au Progrès

La porte Marengo, éclairée à la lumière électrique
L’éclairage électrique des lieux publics leur donne d’emblée une image de fête, d’opulence, d’aisance, un éclat que le gaz de ville ne peut pas disputer à la nouvelle énergie. Dès lors, toute fête s’accompagne de lumière électrique, signe de prestige et de modernité.
Toutefois, l’électricité est d’abord perçue comme une curiosité. Ce n’est qu’en 1844 que commence véritablement l’ère électrique, et d’abord dans les lieux publics.
L’Exposition de 1881 marque le véritable tournant de l’histoire de l’électricité qui en est sans doute l’un des événements phares : cette Exposition n’inaugure pas de nouvelles techniques, mais constitue plutôt un moment d’intense vulgarisation.
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Ce livre est un hymne au Progrès et s’inscrit dans le courant de pensée illustré par Condorcet, Voltaire ou Rousseau. Mercier dresse un tableau complet de la future société : vêtement, alimentation, médecine, circulation, urbanisme, religion, politique, etc. Le narrateur confronte sans cesse ce qu’il découvre et ce qu’il a quitté, d’où un véhément va-et-vient entre les deux époques.
J'ai détesté la tyrannie, je l’ai flétrie, je l’ai combattue avec les forces qui étaient en mon pouvoir
Ce procédé permet à l’auteur de condamner violemment la société de son temps, ce qu’il annonce dès son Epître dédicatoire. Mais il n’a pas du tout envisagé de bouleversements brusques et violents. Pour lui, la révolution viendra d’une politique inspirée par la philosophie et menant progressivement le peuple à la vertu.
La tradition de l'utopie
L’An 2440 s’inscrit également dans une tradition déjà ancienne, initiée dès l’Antiquité par Platon, et continuée par Thomas More, Campanella et bien d’autres, l’Utopie. Ce courant littéraire décrit des univers idéaux situés à l’écart du monde connu. Arrimé solidement à cet héritage, Mercier en reprend un certain nombre de conventions : un étranger arrive, un guide sage et bienveillant lui fait visiter sa civilisation, passant tous ses aspects en revue.

Aérostat
Dégoûté de Paris et du mal qu’il voit abonder sur terre, le héros de ce roman s’endort et rêve qu’il s’éveille, après avoir dormi six cent soicante-douze ans, en 2440 dans un monde où la raison guide dorénavant l’humanité. En situant ainsi son utopie dans le futur d’une ville familière, que le temps a bénéfiquement transformée, plutôt que dans des lieux inconnus ou lointains, Mercier, qui place explicitement son roman sous le signe de l’optimisme leibnizien, témoigne de sa foi, si partagée au Siècle des lumières, dans le progrès et la perfectibilité de l’homme.
D’abord publié en un volume en 1771, l’ouvrage connut un grand succès et de nombreuses contrefaçons, qui amenèrent Mercier à l’augmenter considérablement jusqu’à l’édition définitive de 1786 en trois volumes, lui permettant d’intégrer certaines innovations techniques, tels ces aérostats, héritiers des montgolfières, qui illustrent la domination exercée par l’homme sur les éléments mais aussi l’idéal d’une libre communication soulignant l’unité de l’humanité. En cela, Mercier ne pensait pas tant son uchronie comme une utopie que comme une anticipation, théoriquement réalisable : ne se vantera-t-il pas d’avoir ainsi annoncé la Révolution française ? Cependant, la fascination de Mercier pour la ville comme espace social liant la liberté au travail le conduit à sacrifier la liberté individuelle au bonheur collectif dans ce Paris vertueux de 2440 où les femmes sont cantonnées aux plaisirs domestiques.
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Aéronat au long cours
Le 4 juin 1783, les frères Montgolfier effectuent leur premier vol à Annonay, le 19 septembre, ils lancent une montgolfière devant le roi et la cour : l’invention fascine. La conquête des airs commence, de nouveaux modèles — aérostat, aéronat — sont fabriqués mais leur utilisation est encore restreinte aux expérimentations ou à usage militaire. Les ballons dirigeables inspirent des romans d’anticipation, comme L’an 2440 de Louis-Sébastien Mercier ou, presque un siècle plus tard, Cinq semaine en ballon de Jules Vernes. Ils sont abondamment repris dans l’imagerie populaire, comme dans cette vignette de Villemard qui fait partie d’une série de douze illustrant un an 2000 rêvé. Elles étaient très probablement destinées à accompagner des produits alimentaires.
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Chaque chapitre (il y en a quarante-quatre) traite d’un thème particulier : friperie, impôts, prélat, gens de lettres, gouvernement, femmes, etc. D’où une intrigue un peu statique. Dans cette société, tout le monde est heureux, vertueux, mange à sa faim, mais au prix d’une coercition acceptée et presque invisible : les femmes sont soumises, l’Histoire n’est plus enseignée, la liberté de création est inutile car la « vertu » l’emporte dans les cœurs et les consciences.
Un roman d'anticipation
D’un autre côté, Mercier est un grand innovateur, car L’An 2440 va profondément changer à long terme tout un pan de la littérature. Au lieu de localiser son nouveau monde ailleurs, il le situe dans le futur. Et cela change tout. Les utopistes décrivaient un univers parfait donc immuable, immobile. Mercier montre en revanche une société à un moment donné, en devenir, donc en évolution car toujours perfectible. Les personnages décrits ne sont plus des créatures exotiques, mais des parisiens, des gens auxquels les contemporains peuvent s’identifier.

La porte Marengo, éclairée à la lumière électrique
L’éclairage électrique des lieux publics leur donne d’emblée une image de fête, d’opulence, d’aisance, un éclat que le gaz de ville ne peut pas disputer à la nouvelle énergie. Dès lors, toute fête s’accompagne de lumière électrique, signe de prestige et de modernité.
Toutefois, l’électricité est d’abord perçue comme une curiosité. Ce n’est qu’en 1844 que commence véritablement l’ère électrique, et d’abord dans les lieux publics.
L’Exposition de 1881 marque le véritable tournant de l’histoire de l’électricité qui en est sans doute l’un des événements phares : cette Exposition n’inaugure pas de nouvelles techniques, mais constitue plutôt un moment d’intense vulgarisation.
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Un quartier embrouillé
Louis-Sébastien Mercier initie le genre de l’anticipation scientifique qui prendra son essor au 19e siècle avec notamment Jules Verne, mais aussi Albert Robida. Illustrateur et caricaturiste, il a écrit et dessiné trois ouvrages d’anticipation : Le Vingtième siècle, La Guerre au vingtième siècle et La Vie électrique. Dans ce dernier, il fait de l’électricité, encore à ses balbutiements, le socle de la société future, et imagine des transports par air ou par tubes, comme ces aéro-taxis.
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L’auteur arrache ainsi l’utopie à la sphère du jeu intellectuel gratuit qu’elle était alors devenue pour envisager la société dans une dynamique de profondes transformations et dans un avenir lointain. Non seulement changent les hommes et les institutions, mais aussi l’ensemble du corps social. Certes son futur ressemble furieusement au passé : économie basée sur l’agriculture, monarchie constitutionnelle, absence de percées techniques et scientifiques, révolution industrielle ignorée. Mais l’impulsion est donnée, et la vision du monde ne sera plus jamais figée.
Le contexte de publication

Épître dédicatoire à L’An deux mille quatre cent quarante
L'An 2440, Rêve s’il en fut jamais est l’aboutissement sous forme romanesque du projet philosophique et politique des Lumières. Dans ce roman d’anticipation, Mercier réalise les utopies dont il rêvait en matière d'éducation, de morale et de politique, tout en condamnant violemment la société de son temps. Sous la fiction d’un songe, Louis-Sébastien Mercier envisage l’avenir de la France dans un futur lointain. Prenant Paris pour décor, il se projette en 2440, faisant de la capitale une ville idéale, hygiénique et démocratique, à l’inverse de celle décrite dans son Tableau de Paris (1781-1788). L'An 2440 connaît un extraordinaire succès de librairie. On a pu prendre Mercier pour un fou tant sa vision prospective pouvait dérouter. Cependant la Révolution allait bientôt réaliser plusieurs de ses prophéties.
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Si l’œuvre de Louis-Sébastien Mercier s’estompe au cours du 19e siècle, ce roman reste dans les mémoires car L’An 2440 est un témoignage engagé et précieux sur la société d’Ancien Régime. Surtout c’est quasiment la première anticipation, à la fois encombrée des traditions du passé et pleine des promesses du futur, qui débouchera un siècle et demi plus tard sur la science-fiction.
Provenance
Cet article provient du site Les Essentiels de la littérature (2015)
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