Révolutions et utopies sociales (19e siècle)

Bibliothèque nationale de France
Projet d’assemblée locale
Jean-Jacques Lequeu, architecte visionnaire, marginal excentrique, homme de son temps par sa foi dans la science et son éclectisme religieux sans en être représentatif, marque peu son époque. Il a en effet conçu divers projets d’inspiration révolutionnaire pour une ère nouvelle, mais n’en a réalisé aucun !
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Du temps des révolutions à l'aube du 20e siècle
L’utopie met au jour une relation particulière entre littérature et politique, plus précisément entre fiction et action : elle est d’une part projection imaginaire dans l’espace fictif institué par le texte du récit, d’autre part projet de réalisation qui tend à passer dans l’expérience historique, projet qui, en même temps, doit se nourrir de fiction. Pour cette raison, à partir des ébranlements révolutionnaires de la fin du 18e siècle, l’utopie doit être analysée à la fois dans le champ littéraire et dans le champ politique et social.
Ainsi, dans la première moitié du 19e siècle, tout se passe comme si l’utopie se retirait du terrain de la littérature pour s’investir massivement du côté du réel ou de ce qui aspire à l’être. Expériences locales et perspective globale deviennent, pour deux siècles, les deux visages de l’utopie en acte, selon qu’il s’agit d’inventer de nouveaux rapports sociaux en fondant des communautés à la marge du monde majoritaire, ou d’inscrire toutes les luttes actuelles dans l’horizon de l’émancipation humaine, dans la grande promesse du règne de la liberté.

Jean-Jacques Lequeu
Jean-Jacques Lequeu, architecte visionnaire, marginal excentrique, homme de son temps par sa foi dans la science et son éclectisme religieux sans en être représentatif, marque peu son époque. Il a en effet conçu divers projets d’inspiration révolutionnaire pour une ère nouvelle, mais n’en a réalisé aucun !
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Robespierre et le rassemblement des hommes
Rassemblez les hommes, vous les rendez meilleurs ; car les hommes rassemblés chercheront à se plaire,...Lire l'extrait
Le temps des révolutions démocratiques
« Nous tenons pour naturellement évidentes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » C’est dans ces termes que s’ouvre la Déclaration d’indépendance des États-Unis, rédigée de la main de Thomas Jefferson, et adoptée par le second Congrès continental le 4 juillet 1776.
L’époque des révolutions est naturellement celle où l’utopie cesse d’être seulement une fiction littéraire pour devenir, portée par l’ébranlement de la société, un principe de refondation de la réalité politique et sociale.
Tel est, par exemple, le rôle joué dans la France révolutionnaire par l’idée de souveraineté nationale : il s’agit de donner corps à ce sujet collectif, formé par l’ensemble des citoyens, dont toute loi tire sa légitimité. Son unité, sans doute impossible à réaliser dans la vie politique, se manifeste aux yeux des acteurs de l’époque dans ces grands moments de fusion que sont les fêtes révolutionnaires.
Autre forme d’utopie, la tentative de promouvoir un nouveau calendrier, un nouveau décompte du temps : la Révolution s’affirme comme commencement de l’Histoire, naissance d’une humanité régénérée.
Nous avons trois questions à nous faire.
1° Qu’est-ce que le tiers état, - TOUT
2° Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? - RIEN
3° Que demande-t-il ? - À ÊTRE QUELQUE CHOSE
La Révolution regénère la France
La Révolution a retrempé les âmes des Français ; elle les forme chaque jour aux vertus républicaines....Lire l'extrait
Les utopies sociales de l’âge romantique

Famille de mormons
La construction de l'Union Pacific Railroad ouvrit les territoires de l'Ouest aux états de l'Est et à ses habitants. Déjà vivement contestée par les autorités fédérales, la polygamie pratiquée par les mormons inspira des dessins humoristiques, des illustrations pour les magazines populaires et des photographies comme celle-ci. Qu'elle ait été mise en scène (comme beaucoup l'ont prétendu) ou non, elle témoigne de la fascination qu'exerçait cet aspect du mormonisme. Dans les premières années de son église, la position de son fondateur, Joseph Smith, était peu claire sur ce sujet, et la question était vivement débattue par les fidèles. Même en 1843, après que Smith eut reçu une révélation sur le « mariage céleste », il continua de dénoncer publiquement cette pratique tout en entretenant lui-même plusieurs femmes. Son assassinat en 1844 fut perçu par beaucoup de mormons hostiles à la polygamie comme un châtiment de Dieu en raison de sa conduite scandaleuse. Sous l'autorité de Brigham Young, l'église mormone accepta officiellement la polygamie en 1852. Ses partisans plaidèrent qu'elle était nécessaire à la « fraternité pleine et entière avec Dieu » et qu'elle apportait la certitude d'une « postérité nombreuse et fidèle élevée et éduquée dans les principes de la droiture et de la vérité ». Tout au long des années 1870 et 1880, la question fut au centre d'un âpre débat au niveau fédéral tandis que l'Utah voulait être reconnu comme un état. Les autorités fédérales ayant déclaré la polygamie illégale, l'église l'interdit officiellement en 1890 et, en 1896, l'Utah eut gain de cause. De nos jours, le débat continue d'agiter la communauté mormone.
© Andrew Joseph Russell
© Andrew Joseph Russell
Loin de constituer l’adolescence d’une pensée qui verrait sa pleine maturité dans le socialisme ultérieur, les utopies sociales de l’âge romantique ont plusieurs caractéristiques communes qu’elles puisent dans leur enracinement historique : nées au début de l’ère industrielle, après les bouleversements du temps des révolutions, elles représentent autant de tentatives de reconstruire l’univers moral et social sur les seules bases de la science positive, d’où elles déduisent l’idée d’une évolution naturelle menant au bonheur pour tous.
Saint-Simon (1760-1825) et ses successeurs prônent l’instauration d’un nouveau pouvoir spirituel confié aux savants. Owen (1771-1858) fonde lui aussi ses espoirs sur le développement industriel. Fourier (1772-1837) entend se servir des passions humaines, non pas contradictoires, mais complémentaires, pour faire naître l’harmonie. Cabet (1788-1856) et ses disciples partent pour l’Amérique construire l’Icarie égalitaire.

Le saint-simonisme par l’exemple
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De l’un et l’autre côté de l’Atlantique, avec des moyens souvent précaires qui font d’eux des aventuriers, les utopistes renoncent peu à peu à leur rêve d’une société mondiale organisée rationnellement, pour se limiter à l’établissement de communautés restreintes comme celle de Guise en France et d’Oneida en Amérique.
L’Âge d’or du genre humain n’est point derrière nous ; il est au-devant, il est dans la perfection de l’ordre social.
Le rêve ouvrier
En Europe, jusqu’aux révolutions de 1848, les aspirations utopiques sont essentiellement marquées par leur optimisme idéaliste, qu’illustrent les thèmes de la république universelle et de la fraternité des peuples. Après le milieu du siècle intervient une cassure : à l’unanimisme de la période romantique succède dans le mouvement social une vision de l’histoire dominée par les rapports de classe et l’âpreté de leurs affrontements.

L’âge d’or libertaire de demain
Qui ferait un lien entre les attentats anarchistes et cette image qu’on croirait sortie d’un dépliant touristique ? Il s’agit pourtant bien d’une utopie libertaire, contemporaine de Ravachol. La composition devait initialement s’appeler Au temps d’anarchie et Signac lui accolait un sous-titre précisant l’intention allégorique : « L’âge d’or n’est pas dans le passé, il est dans l’avenir. » L’original que cette estampe – une des sept épreuves connues – reproduit est une peinture monumentale qui se trouve à la mairie de Montreuil.
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En plus de son Journal officiel, les autorités de la Commune de Paris diffusèrent presque quotidiennement plusieurs affiches.
En plus de son Journal officiel, les autorités de la Commune de Paris diffusèrent presque quotidiennement plusieurs affiches, à la fois pour tenir la population informée des événements, mais aussi pour lui faire part de ses décisions, qui, malgré l'urgence et les dissensions internes, devaient favoriser un projet politique. C'est ainsi qu'au milieu d'actes de pure administration et de proclamations d'ordre militaire, il est fait état, par exemple, de la création d'une commission de travail et d'échange devant assurer le plein-emploi par la mise en balance des offres respectives des travailleurs et des entrepreneurs (n° 52). De telles tentatives n'étaient que l'application de mots d'ordre plus généraux : « Marchons unis vers le progrès », proclame une affiche du 5 avril (217, placard n° 67), tandis qu'une autre, du 19, annonce « la fin du vieux monde gouvernemental et clérical » (221, placard n° 170). Les idées directrices que l'on peut voir à l'œuvre ici sont celles qui sont au cœur de bien des utopies sociales : c'est l'égalitarisme qui se concrétise dans l'injonction faite aux officiers par Cluseret, alors délégué à la Guerre, de se défaire des « distinctions oiseuses « ; c'est un « délire réglementaire » - l'expression est de Madeleine Rebérioux, à propos d'un Projet de code socialiste extrêmement détaillé - qui conduit à édicter les dimensions précises des barricades (220, placard n° 129) ; c'est la solidarité qui est invoquée dans l'appel que lance Pascal Grousset aux grandes villes de province (222, placard n° 323) ; c'est enfin à la fraternité que fait référence le pathétique appel aux soldats versaillais du 22 mai, daté du « 3 prairial an 79 » en un significatif retour aux origines révolutionnaires (233, placard n° 389).
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Dans ce contexte, les doctrines socialistes mettent en avant l’émancipation du prolétariat, au besoin par la violence, comme condition de l’avènement du règne de la liberté.
Mais plusieurs formes d’utopies sont à l’œuvre : pour les uns, qui se réclament de Marx, l’avènement du communisme passe par la conquête du pouvoir d’État ; pour les anarchistes anti-autoritaires, de Proudhon à Bakounine, l’organisation étatique doit immédiatement céder la place à des collectifs d’individus librement associés.
Ces doctrines se mesurent à l’expérience de l’histoire, en particulier lors de la Commune de Paris, en 1871, où l’utopie tourne à la tragédie.
Temps futurs ! Visions sublimes !
Temps futurs ! vision sublime !
Les peuples sont hors de l’abîme.
Le désert morne est traversé.Lire l'extrait
L'utopie communiste de Marx
Dans la société communiste, […] personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités, et chacun...Lire l'extrait
Les merveilles de la science

Le 20e siècle vu du 19e
Dessinateur fécond, Albert Robida s'est acquis le succès par l'évocation d'un passé dont il voulait garder les traces fugitives. Mais un autre thème n'a pas cessé de le hanter, celui du devenir d'une société de plus en plus soumise à la machine. Avec ses multiples variantes, publiées en particulier dans les hebdomadaires dont il était collaborateur ou rédacteur en chef (La Caricature), Le Vingtième siècle est une description moqueuse et clairvoyante de la deuxième moitié de ce siècle, où textes et dessins se répondent en une dénonciation de l'aliénation par la technique.
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« Organiser scientifiquement l’humanité, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse, mais légitime prétention. » C’est en ces termes qu’Ernest Renan, dans L’Avenir de la science, résume l’une des utopies majeures du 19e siècle, celle que promet la « religion du progrès ».
À la fin du siècle, la fée Électricité illumine les ténèbres, les moyens de communication rapprochent les hommes et suppriment les distances : les Expositions universelles créent pour un instant le monde idéal que façonnent les techniques toutes-puissantes, cependant que scientifiques et vulgarisateurs empruntent volontiers les moyens de la fiction pour exalter les merveilles de la science et créer une mythologie moderne.
Quelques observateurs isolés, comme Jules Verne ou le dessinateur Robida, pressentent pourtant, dès le tournant du siècle, que le monde créé par la technique n’est pas nécessairement un monde heureux.
Provenance
Cet article a été publié à l’occasion de l’exposition « Utopie, la quête de la société idéale en occident » présentée à la Bibliothèque nationale de France du 4 avril au 9 juillet 2000.
Lien permanent
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