-
Album
Jeux de princes, jeux de vilains : une introduction en images
-
Article
Jeux et sociétés au Moyen-Âge
-
Album
La face noire du jeu
-
Article
Mille et une manières de jouer au Moyen Âge
-
Album
Le plaisir du jeu
-
Article
Jeux nouveaux, jeux renouvelés à la période moderne
-
Album
Le jeu de l'oie
-
Article
L'économie des jeux à la période moderne
-
Article
Les jeux et leurs règles à la période moderne
-
Article
Les jeux pédagogiques à la période moderne
-
Album
La société ludique
-
Article
Les jeux d'argent au temps des Lumières
-
Article
Jeux clandestins et pratiques policières sous les Lumières
-
Article
L'invention de la loterie royale
Les jeux d'argent au temps des Lumières

© RMN / René Gabriel Ojéda
Petits joueurs de cartes
Image de la large diffusion du jeu de cartes, ces jeunes gens qui jouent sous les yeux d'une vieille femme et d'un enfant guettant à la porte ne rappellent-ils pas - chemise entrouverte du joueur de gauche, grand manteau et turban de celui de droite - les bamboches italiennes ? Peint vers 1640, ce petit cuivre connaît une réplique sur toile conservée au palais de Buckingham.
© RMN / René Gabriel Ojéda
Si le jeu « égalise les conditions », selon la formule que l’on retrouve si souvent sous la plume des moralistes, il modifie aussi gravement la hiérarchie des activités sociales. Le rêve d’enrichissement rapide sape les valeurs du travail au profit du chiffre et de la numérotation, désormais marqueurs d’une accélération du temps. Il encourage aussi, à travers des formes nouvelles de procédures aléatoires (en particulier la Loterie royale) un processus d’individualisation qui s’affirme au détriment des hiérarchies traditionnelles et des liens de fidélité.
Au temps des Lumières, les pratiques ludiques prennent place au cœur d’un espace urbain en expansion, fortement marqué par l’immigration et la mobilité de populations jugées à risque (mendiants, chômeurs, vagabonds, soldats déserteurs, domestiques en rupture de banc). Si la police s’inquiète de cette dissémination des joueurs, elle tente avec réalisme de s’adapter aux circonstances délictueuses, afin de préserver la cohésion sociale, d’intégrer et de redresser les plus réfractaires à l’ordre public. Cependant, elle doit prendre en considération les tactiques et les stratégies des joueurs, leurs capacités de dissimulation, leur aptitude à se réorganiser, l’intelligence et la ruse dont ils font preuve pour faire vivre leur divertissement avec le maximum de sécurité. Ce jeu permanent qui s’installe entre la police et la société des joueurs traduit la complexité des pratiques sociales, il pointe la crise de la société urbaine et sa grande instabilité ; il montre aussi le dynamisme, l’intelligence et les capacités d’adaptation des acteurs de la scène ludique, de ceux qui la font exister et de ceux dont le métier est de l’observer, de la scruter avec des méthodes d’investigation toujours plus minutieuses.

À la manière de Callot
Ignoré des historiens des jeux, cet almanach fait partie du « Recueil d'almanachs pour l'an 1678. Presenté au Roy. Par la Veuve D[amien] Foucault » de l'année 1678. Outre les recettes contre diverses maladies, on y trouve, illustrée de bois, la description du billard, des jeux de cartes, des quilles, des dames, du « pair et non », de la « mourre », du « Cochonnet ou la boule » et du mail. Les échecs, la paume, les dez, les astragales et le trou-madame, bien qu'évoqués, ne sont pas illustrés. Les personnages bossus et de petite taille jouant aux dames ou aux dés s'inspirent des gobbi de Jacques Callot, cités explicitement ; il s'agit bien en effet d'imitations d'une partie des gravures de la suite appelée « Les beaux et bien adroits joueurs de toutte sorte de jeux », gravée par Michel Van Lochom (1601-1647) d'après Callot.
Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France

À la manière de Callot
Ignoré des historiens des jeux, cet almanach fait partie du « Recueil d'almanachs pour l'an 1678. Presenté au Roy. Par la Veuve D[amien] Foucault » de l'année 1678. Outre les recettes contre diverses maladies, on y trouve, illustrée de bois, la description du billard, des jeux de cartes, des quilles, des dames, du « pair et non », de la « mourre », du « Cochonnet ou la boule » et du mail. Les échecs, la paume, les dez, les astragales et le trou-madame, bien qu'évoqués, ne sont pas illustrés. Les personnages bossus et de petite taille jouant aux dames ou aux dés s'inspirent des gobbi de Jacques Callot, cités explicitement ; il s'agit bien en effet d'imitations d'une partie des gravures de la suite appelée « Les beaux et bien adroits joueurs de toutte sorte de jeux », gravée par Michel Van Lochom (1601-1647) d'après Callot.
Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France
Les jeux de la rue et du cabaret
C’est dans la rue que les pratiques de jeu se manifestent avec le plus d’acuité : cet « espace de vie épaisse », selon la formule de Philippe Ariès, est le lieu majeur de la sociabilité populaire dans une société préindustrielle, encore largement dominée par l’atelier corporatif, le monde de la boutique et les petits métiers du tertiaire (déchargeurs, colporteurs, commissionnaires, etc.). Dans un espace urbain en transition, peu marqué par les procédures disciplinaires de l’entreprise moderne, la séparation stricte entre le temps du divertissement et le temps de la production ne se dessine pas encore clairement. Les joueurs de dés et de « trois-cartes », les tenanciers des petites loteries ambulantes, envahissent le tissu urbain : sur les places où se tiennent à date fixe les foires et les marchés, on parie ; on se divertit près des remparts, dans les cours intérieures des immeubles, le long des faubourgs et à proximité des lieux de culte, dans les jardins et sur les terrains vagues. À Paris, en 1790- 1791, les jeux de plein vent se déploient principalement sur les quais des Tuileries et du Louvre, sur la place de Grève, le long du boulevard du Temple et sur les Champs-Élysées : ce sont des voies de passage et de promenade qui facilitent le déploiement du matériel ludique (chaises, tables de bonneteau, caisses, objets divers servant de lots aux petites loteries ambulantes) et permettent une fuite rapide en cas d’intervention des forces de l’ordre. Acteurs du monde de la rue, mais protégés de la police par un espace clos, les cabaretiers, marchands de vin et limonadiers accueillent en toute illégalité les joueurs qui, par les paris qu’ils engagent, favorisent la consommation d’alcool et de nourriture. Les boutiquiers justifient ces divertissements en invoquant la lourdeur des loyers ou la concurrence qui fait baisser leur chiffre d’affaires. Ils installent un jeu de billard au fond de leur établissement et autorisent les joueurs à sortir leurs jeux de cartes. Généralement, les enjeux ont pour objet le paiement des consommations. En dépit des interdictions sans cesse renouvelées, les autorités cèdent bien souvent à la pression des cabaretiers et tolèrent ces amusements : elles adoptent un comportement pragmatique tant que l’ordre public n’est pas gravement compromis et tant que les paris ne donnent pas lieu à des plaintes de la part des familles et des particuliers victimes d’escroqueries. Cette tolérance dépend aussi des capacités d’organisation des maîtres paumiers et des académistes autorisés à faire jouer chez eux à des jeux de commerce (c’est-à-dire des jeux où la part de hasard est plus faible) et au billard. Ainsi, à Dijon, la profession se donna très tôt des statuts ; elle put ainsi porter plainte et lutter contre la concurrence des cabaretiers jusque dans les années 1760.
Jeux et loteries improvisées

Anonyme, Les joueurs de 31, à Paris, ches Guérin
Les registres de police de la ville, entre 1730 et 1783, font mention d’au moins vingt-quatre loteries particulières : le tenancier effectue le tirage, sans intermédiaire et après avoir prêté serment « de bien et fidèlement procéder à l’estimation des effets […] par deux personnes à ce connaissant », deux commissaires de police veillant à la régularité des opérations le jour du tirage. Ces loteries obéissent à différentes procédures : par exemple, le tenancier annonce que les numéros gagnants se situent uniquement entre les chiffres 7 et 19 ou 31 et 42. Autre formule, en 1731, Antoine Eymard se sert d’un livre « contenant 1778 feuillets tous numérotés desquels il y en a 355 d’un costé pair et les 1423 restant sont costé d’un nombre impair. Un seul nombre pair est suivy de quatre impairs dans tout le cours du livre ». On tire dans le livre avec une épingle et seuls gagnent les nombres pairs.

Jeu de cavagnole
Voltaire
Le cavagnole, introduit en France dès les années 1740, est l'ancêtre de notre loto. Variante du biribi, jeu de paris, ce jeu-ci se compose d'un grand plateau de 24 cartes. Des billets numérotés roulés sont enfermés dans des pionsolives en buis qu'on rassemble dans un sac surmonté d'un fermoir en ivoire.
Le numéro sélectionné est annoncé et le joueur ayant misé sur le bon numéro obtient sa mise multipliée par 36 ou par 64. Ce jeu est composé de 24 cartes à 5 chiffres représentant des scènes de la vie quotidienne mais aussi de fables ou des personnages de théâtre ou de carnaval. Sur la carte numérotée de 1 à 5, les scènes représentent La Bergère, Le Singe barbier, La Vivandière, Le Forgeron, La Dame à sa toilette. La dernière carte porte les numéros 116 à 120 : M. de ballets, Scaramouche, Le Médiateur, Le Chat, Les Vaniers
© Les Arts Décoratifs, Paris / Cliché Jean Tholance , Tous droits réservés
© Les Arts Décoratifs, Paris / Cliché Jean Tholance , Tous droits réservés
Les loteries de marchandises
Le succès de ces paris est dû en grande partie à la nature des objets présentés au public : les articles utilitaires (couteaux à manche de bois, ciseaux, tire-bouchons, etc.) et qui servent à la cuisine, au ménage ou à la couture sont très peu présents dans les inventaires ; les objets proposés aux joueurs relèvent au contraire de la culture des apparences, ils contiennent une part de rêve et d’imprévu et leur valeur est d’abord affective et ludique : pipes, tabatières et jeux de dominos, flacons, boucles d’oreilles et miroirs, carafes, verres et gobelets renvoient aux plaisirs de la parure et du loisir, à l’univers du temps libre et des émotions partagées entre amis. Il semble bien que les loteries de marchandises aient progressé dans la seconde moitié du 18e siècle, qu’elles soient licites ou illicites. Tirées en plein air ou installées dans des garnis et des appartements loués pour quelques heures, elles reflètent les progrès de la consommation populaire – un certain affranchissement des besoins de première nécessité, l’attirance pour le superflu, la prédominance des modes et des apparences. Ainsi, celui qui fait tirer à la petite loterie fait preuve d’innovation et signifie au joueur qu’il peut s’abstraire, l’instant d’un pari, des règles contraignantes qui organisent le processus de consommation. Il lui fait vivre l’espoir d’une consommation immédiate, uniquement rythmée par la course de l’aiguille sur le tourniquet.
Provenance
Cet article provient du site Jeux de princes, jeux de vilains (2009).
Lien permanent
ark:/12148/mm92vh8544m6q